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Lieux cachés

Château des Brouillards : de la folie de 1772 aux 10 millions d’euros, ce que cache la demeure de Renoir

La rédaction de Secrets de Paris 5 min de lecture
Château des Brouillards à Montmartre, folie du XVIIIe siècle

Perché au sommet de la butte Montmartre, à l’angle de la rue Girardon et de l’allée des Brouillards, le château des Brouillards n’a de château que le nom. C’est une folie du XVIIIe siècle, une maison de villégiature coiffée d’ardoise, bâtie sur les ruines d’un moulin et entourée d’un jardin arboré. Elle a abrité des artistes, inspiré un roman, échappé de peu à la démolition, et elle est aujourd’hui annoncée à plus de 10 millions d’euros. Voici ce qu’il faut savoir sur ce lieu privé, son histoire et la façon de l’approcher.

Un château qui n’en est pas un : l’origine du lieu et de son nom

Du moulin à la folie

Le site accueille d’abord un moulin, le moulin des Brouillards, érigé au XVIIe siècle et figurant sur le plan de Jouvin de Rochefort de 1672. En 1772, un avocat, Legrand-Ducamjean (la graphie varie selon les sources, on trouve aussi Ducampjean), acquiert un terrain d’environ 7 000 m². Le moulin étant en ruines, il le fait raser et construit une folie, c’est-à-dire une maison de campagne destinée aux séjours d’agrément. Nous sommes alors 88 ans avant le rattachement de Montmartre à Paris, qui date de 1860. La demeure est revendue en 1789, à la veille de la Révolution.

Pourquoi « Brouillards » ?

Le nom reste une énigme, et aucune hypothèse n’est tranchée. La plus répandue invoque les vapeurs montant des sources et des abreuvoirs de la butte, qui se condensaient dans l’air frais du matin. Jean Renoir, dans ses souvenirs sur son père, évoque pour sa part un ton ironique : le lieu ne ressemblait en rien à un château et affichait plutôt une allure provinciale. Une rue des Brouillards existait aussi, devenue rue Girardon en 1867. Là encore, difficile de savoir si la rue a donné son nom à la maison ou l’inverse.

Le XIXe siècle : clubs républicains, bal et Maquis

En 1848, le domaine abrite le club républicain de Léon Chautard (1812-1890). En 1850, les communs sont détruits et remplacés par des pavillons : il faut donc distinguer le château lui-même des pavillons d’artistes qui lui faisaient face. En 1878, le bal de la Feuillée s’installe sur le terrain, avant d’être vendu en 1886 et de devenir le Petit Moulin-Rouge. Autour, la butte reste un territoire de friches et de masures, le Maquis, où s’installe une population modeste et bohème.

Le château des Brouillards, rue Girardon et allée des Brouillards (Paris 18e)

Gérard de Nerval fréquente aussi le quartier : il séjourne de mars à novembre 1841 à la clinique du docteur Blanche, sur la butte, et a laissé un texte sur ces lieux dans L’Illustration.

Renoir et les autres : qui a vraiment habité les lieux ?

Les années Renoir (1889-1897)

Auguste Renoir s’installe avec Aline Charigot en 1889 ou 1890 selon les sources, et le couple se marie le 14 avril 1890. Le peintre y reste jusqu’en 1897. Leur fils Jean Renoir naît le 15 septembre 1894. Attention aux divergences : certaines sources parlent du pavillon n° 6, d’autres du n° 8 de l’allée des Brouillards. La maison des Renoir comptait deux étages et un grenier-atelier, et c’est le plus souvent dans ces pavillons, plutôt que dans la folie elle-même, qu’ils ont vécu. Le jardin, que Jean Renoir décrira comme un « paradis de lilas et de roses », compte pour beaucoup dans le souvenir du lieu.

Une cité d’artistes

Le voisinage est fourni : Steinlen, Van Dongen, Modigliani, Paul Alexis, Rouault, Cocteau, le pittoresque Bibi-la-Purée, et Léon Bloy, installé en 1904-1905 au pavillon n° 3. Plus tard viendra la famille de musiciens Casadesus, dont Marius Casadesus (1892-1981), qui compte cinq générations d’attaches avec le lieu, au point qu’une place porte aujourd’hui son nom.

Le XXe siècle : un sauvetage de justesse

En 1920, Victor Perrot (1865-1963) achète le château en ruine. Quand l’avenue Junot menace le domaine, il obtient une modification de son tracé, ce qui sauve la demeure. La restauration dure de 1922 à 1926, avec l’installation de l’électricité. En 1928, la moitié du domaine est vendue au général Piraud (1880-1958), puis le château passe à Marius Casadesus. L’allée des Brouillards dessert le site depuis 1929.

Le lieu entre aussi dans la littérature : Roland Dorgelès publie en 1932 un roman intitulé Le Château des Brouillards, et Jean Renoir consacre en 1962 un livre à son père, où reviennent ses souvenirs d’enfance.

Un détail change la lecture de cette histoire. Un lieu peut sembler attirer les artistes comme un aimant, mais ce n’est pas le prestige qui opérait ici : c’était le contraire. Le domaine était bon marché, retiré, planté de jardins et un peu délaissé, et c’est cette marginalité qui a attiré les peintres, puis les écrivains. Une fois la légende établie, le mécanisme s’est inversé : aujourd’hui, la mémoire des artistes est devenue l’un des principaux arguments de valeur du bien, au même titre que la rareté d’une demeure de cette taille au sommet de la butte.

Aujourd’hui : un bien à vendre, et comment le voir

Un bien d’exception et ses ventes successives

La demeure est présentée avec plus de 400 m² habitables, 5 chambres, une piscine intérieure, un hammam, un jardin d’environ 400 m², deux places de parking et une vue sur le Sacré-Cœur. L’historique des ventes est parlant :

Date Événement
24 avril 2001 Mise en vente à 11 millions de francs, sans preneur
2002 Rachat par un industriel belge de jeans de luxe
2012 Revente à 7 750 000 €
2022 Remise en vente autour de 16 millions d’euros
Annonce actuelle Prix supérieur à 10 millions d’euros

Peut-on le visiter ?

Non : c’est une propriété privée, et elle ne se visite pas. On peut en revanche l’approcher depuis l’espace public, en remontant la rue Girardon et l’allée des Brouillards, dans le 18e arrondissement, puis en prolongeant la balade par la place Casadesus et le square Suzanne-Buisson. Pour prolonger la découverte de Renoir à Montmartre, le Musée de Montmartre, rue Cortot, permet de s’imprégner de l’ambiance de la butte à l’époque du peintre.

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